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Terrée toute la journée, ou presque, dans sa minuscule chambre bleue à Lagos, Phyllis est une jeune femme nourrie aux drames et aux fantaisies de Nollywood. Être intrigant, inquiétant, poignant, elle semble puiser surnaturellement une essence de vie éphémère dans des perruques qu’elle enfile, pendant qu’on retient notre souffle...

Réalisé en 2013 par l’artiste Zina Saro-Wiwa, Phyllis joue avec les codes d’un cinéma de genre populaire et nigérian, y injecte une esthétique frappante et ouvre la voie à des interprétations nouvelles. Inspirée et aspirée par les histoires originales que Nollywood met à l’écran, comme des millions d’africains sur le continent et dans la diaspora, Saro-Wiwa s’est lancée dans l’écriture de ce court-métrage après avoir visionné Beyoncé vs Rihanna, désormais classique.

À travers la solitude de son personnage et le jeu touchant de l’actrice Olushola Adeyinka, la réalisatrice nous propose une oeuvre palpitante qui signe, en quelque sorte, les balbutiements de l’alt-Nollywood. Ensemble, elles explorent la versatilité, la recherche d’authenticité et de satisfaction constante sous la pression d'un monde complexe et parfois futile. Le Nigéria rayonne grâce à son industrie cinématographique depuis de nombreuses années déjà et l’alt-Nollywood dégage un autre créneau pour une nouvelle génération d’auteurs, de réalisateurs et d'artistes. Si les thèmes abordés (détresse psychologique, vulnérabilité, isolement, redéfinition de la féminité, etc.) sont moins plébiscités par la masse, ils ne sont pas pour autant, moins en résonance avec les vies de leurs pairs. – Adama


Deux nouvelles séries m'intriguent: Queen Sugar réalisée par Ava DuVernay (Selma, Middle of Nowhere) et Atlanta du comédien et rappeur Donald Glover.

En réalité, Atlanta et son trailer noyé dans un morceau de Tame Impala est le projet le plus marquant. FX est une chaîne qui abrite des séries telles que Louie, You’re The Worst, It’s Always Sunny in Philadelphia ou Sons of Anarchy, c’est-à-dire des objets qui par leur point de vue personnel et leur liberté créative se distinguent des autres fictions sur le câble américain. Donald Glover est un bon acteur qui s’est surtout illustré dans la comédie (Community) et il s’agit sûrement ici d’explorer quelque chose de plus étrange - toujours drôle mais aussi mélancolique.

Je n’étais sincèrement pas intéressée par la série de la réalisatrice Ava DuVernay produite par Oprah Winfrey et adaptée du roman de Natalie Baszile, peut-être ayant été traumatisée par les soaps de la chaîne de Winfrey. Mais le teaser a fait son job. Rutina Wesley, l’actrice principale y est magnifique et un baiser avec une autre femme nous promet une série queer dont le ton se rapproche plus de l’univers pervers d’un Lee Daniels que celui plutôt conservateur d’un Tyler Perry. - Fanta


Dans le teaser de son projet Eye of The Storm, Christie Neptune parle de travaux « conceptualisant la perte de soi dans le monde collectif ». Plus spécifiquement, son travail montre souvent des femmes noires rongées jusqu'en leur for intérieur par une société qui les aliène. Ces femmes, ce sont celles qui dissimulent leur dépression derrière le mythe de la « strong black woman » dans What Was Taken. Mais également celles qui, conditionnées par les stéréotypes, portent leur peau sombre comme un fardeau dans She Fell From Normalcy. Enfin, ce sont ces immigrées caribéennes, interviewées dans Memories From Yonder, en perte d’identité dans un environnement auquel elles peinent à s’adapter.

Fille d’immigrés guyanais ayant elle-même eu son épisode avec la dépression (Talk With Me), le travail de Christie Neptune est également une réponse à un questionnement personnel... qui n’en reste pas moins un témoignage d'une expérience intime partagée par beaucoup. - Pierre


Représenter une époque et recapturer un mouvement culturel : beaucoup s’y sont risqués, peu ont vraiment réussi. Avec la série Netflix The Get Down, l’Australien Baz Luhrmann, tente sa chance et pose un regard assumé d’outsider sur les débuts du hip-hop aux États-Unis dans les seventies, légitimé par la présence de Nas, Grandmaster Flash et l’historien du rap Nelson George comme consultants. Budget pharaonique de 120 millions de dollars, ambition avouée de restituer les enjeux culturels et politiques sur deux décennies, casting pléthorique d’acteurs en majorité noire… À travers les six premiers épisodes disponibles sur la plateforme, on discerne un projet d’ampleur.

L’année musicale 1977 est charnière à plus d’un titre, entre chant du cygne du disco, renaissance du rock et arrivée fulgurante du rap. Pour ce dernier, l’épicentre de l’affaire pointe bien sûr vers New York et son Bronx, zone de guerre où survit une population afro-américaine et latino abandonnée à son sort par un gouvernement cynique. DJ Kool Herc, Afrika Bambataa et Grandmaster Flash donc sont les dieux auxquels nos héros vouent un culte.

Alors certes, The Get Down "disneylandifie" légèrement l’affaire. Mais comme d’habitude chez Luhrmann, on sent le cœur battant de la versimilitude sous la montagne d’effets de style et les amourettes un peu guimauve. Et surtout, de block parties en chœurs d’église, on lit la genèse du Hip-Hop à travers les yeux de ceux qui l’ont réellement faite : la jeunesse noire américaine. - Mélanie Wanga


Atoubaa Letters est notre sélection commentée des artistes
à suivre, des livres et articles à lire et des albums à écouter.