Assises à la table de Solange

Assises à la table de Solange

Quatre ans après True, Solange Knowles revient avec A Seat at The Table, un album-livre ambitieux documentant les introspections d’une artiste qui s’affirme. Après un teasing visuel et sonore sur les réseaux sociaux, l’album est arrivé vendredi matin de manière assez douce, sans grande fanfare, ni surprises, ni sortie exclusive sur Apple Music, permettant à tous (ou presque) de savourer ce qui s’annonce comme un incontournable de cette année. Les éditrices d’Atoubaa ont aimé et vous dévoilent leurs premières impressions :

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Gaëlle : Plusieurs années qu’on attend et il les vaut largement. Je ne suis pas déçue du nouveau Solo, A Seat at The Table est un joyau R&B. Des morceaux dramatiques, soulful sans être nonchalants. Une ambiance aérienne aussi sur laquelle se pose la voix claire de Solange avec des featuring efficaces :  Lil Wayne, belle surprise ! Chacune des notes qu'elle porte semble être un encouragement à ouvrir les vannes et se libérer.

Marty : Annoncé deux jours avant la sortie, le nom de l'album m'agaçait franchement. Sans l’avoir écouté le titre A seat at The Table signifiait demander à être inclus dans des espaces au lieu de créer les nôtres. Et pourtant, quand Rise débute, impossible d'ignorer que Solange a commencé à bosser sur l'opus il y a 4 ans, parfois isolée dans une petite chambre à la Nouvelle Orléans, et que sa plume s'est forcément aiguisée avec 15 ans de métier. Alors, je me dois de saluer son travail d'une écoute religieuse.

Rhoda : Je ne pense pas exagérer si je dis que la ligne de basse de Rise et ses harmonies parfaites ont failli me faire tout quitter pour commencer une SolangeHive. La dernière fois qu’une intro d’album m’a autant émue c’était le « every nigga is a star » de Kendrick Lamar sur To Pimp A Butterfly. Pour moi, A Seat at The Table se place assez naturellement dans cette vague politique qui a (ré)envahi la musique populaire noire depuis 2014, et ce sans ressembler à quoi que ce soit entendu auparavant. Et tout le mérite revient à Solange qui réussit, à chaque nouveau projet, à créer une expérience particulière, souvent sonore, qu’on aime ou pas.

Fanta : J’ai sûrement tort, mais je m’en fous, j’ai envie de donner son crédit à Kendrick Lamar qui avec l’intime et ambitieux Good Kid, M.a.a.d City a foudroyé un peu tout le monde. On retrouve une envie de storytelling et de retour à soi dans beaucoup des productions R&B et Hip-Hop de cette année. Mais peut-être que c’est simplement un phénomène générationnel. Les artistes parlent tout le temps d’eux-mêmes, les projets sont toujours personnels mais cette année il y a quelque chose de l’ordre du « selfie » du portrait de soi encore plus documentaire. C’est « moi » d’abord. Mais ce sont aussi les autres.

Rhoda : A Seat at the Table a tout d’un album R&B élaboré pendant 4 ans et ça s’entend. La cohérence, l’écriture, les interludes, les multiples couches, il m’a fallu quelques écoutes pour saisir une bonne partie du message et je suis persuadée qu’il m’en faudra encore plus pour tout explorer.

Marty : Cette histoire de « chanteuse dans sa chambre à NOLA » m'a définitivement eu sur Don't Touch My Hair. On aurait cru qu'elle venait de vivre le moment fatidique au lycée et qu'en rentrant le soir elle a filé droit dans son laboratoire, sans un mot, pour poser un air sur son piano. Las et triste, Solange dit tout ce qu'on aurait voulu dire quand cette violence nous est arrivée. Aussi, je pourrais personnellement remercier Tweet d'avoir accepté de soutenir Solange, notamment sur Weary. Elle arrive à être là sans manger personne. Ni même Raphael Saadiq qui je pense est l’âme soeur créative de Solange.

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Fanta : L’album est musicalement magnifique. Cranes in The Sky à quelque chose de Radiohead circa In Rainbows qui m’émeut automatiquement. Mais surtout ce que j’aime c’est que toutes ces influences transparaissent. Les énumérer n’a aucun intérêt. Elle ne s’en affranchit pas vraiment, elle joue avec, sample subtilement et bricole un truc qu’on n’a pas du tout entendu. Sa voix est pleine d’assurance. L’album est doux et fait du bien. Et puis Kelela !!

Gaëlle : Tout à fait d’accord avec Fanta, c’est un opus qui s’adresse à l’âme à l'évidence, et qui réconforte. Il veut jeter de la lumière sur nos blessures invisibles Don’t touch my hair, Mad, Weary, les embrasser Where Do We Go, Cranes in The Sky, Borderline et les laisser guérir Don’t You Wait, Don’t Wish Me Well, Scales ou Rise.

Rhoda : Au delà de son caractère parfaitement ciselé et personnel, A Seat at the Table entre en résonance avec mon vécu de femme noire et ma relation avec le monde extérieur, les autres et moi-même. Weary, The Cranes in the Sky sont des immersions dans ces moments d'exhaustion mentale, bien trop réguliers dans une société hostile à notre simple existence. Ces nombreuses situations où il fait meilleur de chercher la lumière en soi. D’ailleurs Lights est un mot qui revient souvent dans l’album. Et Mad est probablement le titre que toute femme noire aimerait entendre « I got a lot to be mad about, be mad, be mad, be mad »  celui qui légitime la réponse par la colère, celle qu’on nous refuse et qu’on brandit pour nous faire taire. Je ne peux m’empêcher de voir un lien direct avec le texte d’Audre Lorde « The Uses of Anger: Women responding to racism ». C’est probablement le moment le plus important de l’album.

Fanta : Il y a deux tendances que j’observe en 2016 : l’autobiographie dans beaucoup de projets de chanteuses/rappeuses noires comme Kilo Kish, Noname ou Jamila Woods et un aspect multimédia chez les artistes noirs en général – que ce soit la sortie de The Life of Pablo de Kanye West lors d’un défilé diffusé sur Tidal, Lemonade l’album visuel de Beyoncé et Blond(e) de Frank Ocean sorti en même temps que son magazine (je crois même qu’il était dans le magazine). A Seat At The Table se situe dans ces deux tendances : une introspection assumée, Solange parle d’elle, de ce que c’est que d’être une femme noire en Amérique, une mère, une amante. Il y a comme dans Blond(e) d’autres voix qui jaillissent comme ça, enregistrées et incluses dans l’album, dans des interludes. On entend notamment les parents de Solange, mais aussi Master P, et Kelly Rowland créant quelque chose de résolument intime.

Rhoda : Je vois aussi, dans le traitement du message, des similitudes avec Telefone de Noname. La plume de Noname est moins implicite et n’hésite pas à dire les choses telles qu’elles sont mais il a y aussi cette volonté d'embellir, de magnifier la forme par la musique, que je retrouve dans A Seat at the Table. Certains le verront peut-être comme une façon de rendre le message plus digestible, moi j’y vois surtout cette phrase du dernier interlude de Master P « Now, we come here as slaves, but we going out as royalty, and able to show that we are truly the chosen ones » elle représente cette capacité noire américaine à résister toujours avec une grâce incroyable et à transformer leur souffrance et peine en art.

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Fanta : « This shit is from Us/This shit is for Us.» Depuis sa mort et même avant, je n’arrête pas de penser au poème de Muhammad Ali, « Me/We ». Dans A Seat At The Table, F.U.B.U. c’est un peu la chanson qui invoque ce poème en interpellant ce « Nous » ouvertement.

Gaëlle : Dès les premières secondes, j’ai eu un coup de foudre pour F.U.B.U., qui se distingue de façon mystique comme une hymne à la résilience. J’aime qu’à la discussion actuelle sur la réappropriation de soi, et la fierté d’être noir, Solange y ajoute un projet musical aussi riche et bienveillant. Je n’arrive pas à m’en séparer, je le joue non stop !

Marty : Comme dit Gaëlle « J'ai vibé ! » sur F.U.B.U., l'un de mes titres préférés avec Borderline. Cette Knowles là a atteint une maturité dont on ne peut plus se servir pour critiquer l'autre. Elle n'a jamais pensé son projet comme un milestone, et c'est exactement pour cela que le son qui guérira mon âme cet hiver devrait parvenir aux Grammys.

Rhoda : Solange veut que son album soit assimilé à de la musique Punk, une volonté que je comprends mais que je ne partage pas. Surtout quand je pense à la musique noire pré-Punk qui n’a rien à envier à cette période là, au Jazz de Miles Davis, au Free Jazz de Art Ensemble of Chicago ou encore à la Soul de Curtis Mayfield. A Seat at the Table s’inscrit dans une longue lignée de musiciens noirs qui ont fait concorder leur condition, convictions et créativité pour challenger le statu quo par la seule force de leur musique.

Une petite dernière pour F.U.B.U. et l’urgence d’avoir des espaces comme Atoubaa où on peut parler, écrire et créer pour nous-mêmes parce que jusqu’à preuve du contraire, on est toujours les premières expertes de nos expériences.

AFROPE(r)A : Traces

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Annabelle Lengronne, actrice, cherche lumière

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