L'importance de la représentation

L'importance de la représentation

Je me souviens de l’histoire de l’un de mes oncles. Je lui ai un jour posé la question de savoir pourquoi il a voulu devenir ambassadeur. Il a souri, puis m’a raconté que lorsqu’il était petit, son père est rentré à la maison avec l’un de ses amis blancs. Cet ami avait une telle prestance et une telle assurance qu’il lui a demandé ce qu’il faisait dans la vie. Ce à quoi le monsieur a répondu : « Je suis ambassadeur. » S’en est suivie une série de questions sur ce métier… Et ce jour-là, mon oncle s’est fait une promesse, celle de devenir ambassadeur. Des années plus tard, il a inspiré des filles et garçons de chez moi à rêver de ce métier. Et à l’exercer.

J’ai compris très tôt que la vie n’était pas tout le temps rose. Pour ma part, je me sens directement concernée par le patriarcat, l’islamophobie ainsi qu’un tribalisme latent. Il y a encore beaucoup de tabous dont les barrières peuvent tomber à travers le dialogue, les lectures, les exemples de personnes ayant fait autrement que ce qui se fait généralement et ayant réussi. Devant mon écran, je dis les choses comme je les ressens et comme j’aimerais qu’elles soient. Aussi, lorsqu’on me demande pourquoi j’écris, pourquoi je prends position vis-à-vis d’un sujet, pourquoi je ne fais pas ci ou ça, je suis toujours tentée de répondre : « Parce que je peux. » Moi, je peux m’exprimer, peut-être pas toujours aussi librement que je le voudrais, mais je peux m’exprimer sur les malaises que ressentent ceux qui me ressemblent. Il est important, à mon avis, de faire ce qu’on peut, tout ce qu’on peut, ne serait-ce que pour laisser une trace. Et si on arrive à inspirer au moins une personne dans la foulée, alors c’est quelque chose de gagné.

La plupart d’entre nous savions, enfants, ce que nous voudrions devenir plus tard. Il y en a qui à l’arrivée ne sont pas si loin de leur rêve. D’autres ne s’en souviennent même plus. J’ai voulu être gardienne de prison, mais je n’avais aucun exemple autour de moi, et ça m’est passé. Je pense même avoir été découragée : on m’a raconté qu’une de mes tantes s’était faite recaler au concours de l’armée à cause de sa taille (je ne suis guère plus grande qu’elle) et parce qu’elle était femme. J’ai pensé à devenir pilote, à un autre moment, mais aucune femme n’était pilote autour de moi. Je ne pouvais pas savoir que je pouvais quand même l’être. Comme quoi, si l’enfant que j’étais ne pouvait pas visualiser un métier, elle ne pouvait pas songer à le devenir. Nos expériences les plus précoces définissent notre vision du possible.

Hemley Boum

Hemley Boum

Il existe un proverbe qui dit que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. Connaître l’histoire de sa famille permet à un enfant de visualiser ses origines et lui donne des profils auxquels s’identifier. Nous sommes la somme de nos histoires, positives comme négatives, et apprendre la tolérance et la diversité dès le plus jeune âge permettrait de s’assurer une meilleure cohésion. Le respect des histoires de tous pourrait en être garant : chacun étant conscient des différences et problèmes des autres tout en connaissant leur spécificité.

Depuis quelques années, j’ai entrepris une série de voyages ayant pour but principal de découvrir les régions et ethnies de mon pays. Enfant du nord du Cameroun, ayant grandi au sud, je suis allée à l’ouest et à l’est. Ces voyages m’ont permis de comprendre la culture des autres, de faire des recherches sur l’histoire de mon ethnie et sur celle de mon pays, dont on ne parle qu’à demi-mots. Je me suis rendue compte que peu de livres étaient écrits par des auteures et que dans les histoires, leur perspective était manquante. Le rôle de la femme est rarement abordé, sinon dans le rôle de mère, et pas en tant qu’entité humaine. En creusant un peu plus, on tombe sur quelques ouvrages et écrits qui font plaisir. Je parle particulièrement ici du livre « Les Maquisards » de Hemley Boum, ainsi que de l’article de Rose Ndengue « Mobilisations féminines au Cameroun français dans les années 1940-1950 » (Le Mouvement social, avril-juin 2016).

À côté des écrits, l’autre moyen de retenir l’attention reste l’image. Je suis de ceux qui pensent qu’il est important d’être représentés dans les médias, les films, la télévision. « Pour beaucoup de gens, la télévision et les films peuvent être la seule manière de comprendre les personnes qui ne sont pas comme eux », s’est récemment exprimée Michelle Obama lors d’une entrevue traitant de la diversité. « Et quand je tombe sur beaucoup de petites filles noires venues à moi au cours de ces sept années et demi avec des larmes dans leurs yeux, en disant : "Merci d'être un modèle pour moi, je ne vois pas de femmes noires instruites à la télévision, et le fait que vous soyez la Première dame valide qui je suis."… » De mon côté du globe, il ne s’agit pas d’une diversité basée sur la race, mais sur le genre. De fait, lorsque le monde de la bande dessinée au Cameroun est principalement masculin, je suis contente d’en lire une dont l’auteure est une jeune femme. J’en place une ici pour les illustratrices camerounaises Joëlle Ebongué, Reine Dibussi, Pam Chan…

Ibtihaj Muhammad

Ibtihaj Muhammad

J’aimerais que mes petites sœurs n’abandonnent pas leurs rêves. Qu’elles constatent que si d’autres avant elles ont pu, elles aussi en sont capables. J’aimerais dire à la fille de 10 ans qui a arrêté de jouer au basket pour des raisons religieuses qu’elle peut continuer parce que ces raisons sont surtout culturelles. L’exemple de l’escrimeuse Ibtihaj Muhammad est celui que je vais désormais citer pour montrer qu’on peut être Noire américaine voilée en 2016 et représenter son pays. J’ai pu la connaître il y a quelques années grâce aux réseaux sociaux. Qui sait quel autre exemple je pourrais ainsi trouver ? Je continue donc mes recherches, mes veilles, et je partage ce que je découvre. Parce que je me dis que ça peut être utile à d’autres.

 

Photo d'illustration: Carrie Mae Weems, Kitchen Table Series.

La danse comme processus cathartique

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