La danse comme processus cathartique

La danse comme processus cathartique

Plus jeune, la danse ne faisait pas partie de mes moyens d’expression. Étant de nature timide et réservée, cordonner mes mouvements, en public, sur les rythmes endiablés des musiques d’Afrique centrale, était tout sauf une partie de plaisir. En revanche, ce que j’aimais bien faire, c’était reproduire les chorégraphies des clips, toute seule, devant la télé. Une routine que j’ai adoptée bien avant d’être assez à l’aise pour le refaire en public. À cette époque, il était rare de découvrir un morceau avant son clip. Ainsi la mise en scène, les tenues, les danseurs mais surtout les chorégraphies étaient ce qui transformait une vidéo ordinaire en mythe incontesté.

C’est cette rituelle découverte de clip que j’ai retrouvée le soir des derniers VMAs. Tout le monde avait déjà entendu Fade de Kanye West, samplé du célèbre tube de House de Chicago Deep Inside, mais je ne pense pas me tromper si je dis que personne ne s’attendait à ce qui allait arriver: j’ai nommé Teyana Taylor. Ce qui m’a fasciné dans sa performance ce n’est pas juste son corps athlétique, mais bien cette capacité à captiver par la précision de ses gestes, toute seule devant la caméra.

Impossible aussi de ne pas voir un lien direct avec d’autres vidéos comme The Pleasure Principle de Janet ou Me & You de Cassie, qui montrent également des femmes noires dans la même posture et le même type d’environnement. Avec le temps ces vidéos sont devenues importantes dans nos références visuelles de femmes noires… pourquoi?

J’ai posé la question à 3 autres femmes pour qu’elles partagent leurs impressions sur le sujet.

Kiyémis, 24 ans, blogueuse afro-féministe.

Janet a toujours été une de mes chanteuses favorites. J’ai longtemps été influencée par les goûts musicaux de ma mère – je pense qu’on pourrait avoir de nombreuses playlists en commun – et pourtant, j’ai découvert la discographie de Janet dans le désordre. C’est seulement après All For You, Discipline et The Velvet Rope que je me suis attardée sur Control.

Le décor du clip single The Pleasure Principle est simple, ses vêtements aussi. Le lieu est dans la semi-pénombre et pourtant je suis hypnotisée par sa chorégraphie et par l’ambiance de la vidéo qui me renvoie à mes propres sessions de danse dans ma chambre. Danser en privé, m’abandonner au rythme de la musique, à l’abri de tout regard, a quelque chose de libérateur. C’est un moyen simple d’expérimenter ma joie, de m’épuiser, de me consoler et de me sentir mieux. Parfois, quand je suis dans une salle vide, je mets de la musique et je danse, je danse seule, je danse pour moi. 

En tant que spectatrice, The Pleasure Principle est l’occasion de voir le corps d’une femme noire de manière valorisante et glorifiante. Par un moyen non verbal, elle exprime son amour propre, affirme son talent et dit « je me trouve douée, je suis douée ». Ce type de vidéo est aussi le résultat d’un travail acharné et les mouvements précis de Janet forcent l’admiration, même des décennies plus tard. Elle est seule maîtresse de son corps et quand elle chante « Where'd you get the idea of material possession? » j’entends « je n'appartiens à personne d'autre qu'à moi-même ». Il n’y a que la musique et ses propres désirs qui l’importent. Mon esprit féministe est râvi.

Célia, 29 ans, Ingénieur Commercial.

Quand j’ai visionné les deux premières minutes du clip de Ciara « RIDE », le temps s’est arrêté autour de moi.

Dans ce clip, elle offre une chorégraphie solo qui va au delà du besoin de divertir et de plaire. En dansant, l’utilisation de la toute puissance de son corps, ses mouvements et ses pas font office d’ expression corporelle. Je vois en cela, la naissance de son propre langage, avec lequel elle entreprend un dialogue avec elle même, le dialogue avec son corps. 

Danser seule apporte un sens particulier à sa démarche.
J’y vois la volonté d’occuper et de maitriser l’espace et surtout de libérer une part d’elle même, celle qu’elle corrigerait pour vivre (ou danser) avec les autres. Cette performance solo vient comme une réponse à une pulsion, une envie de se faire du bien. N'étant pas moi même artiste et danseuse comme Ciara, j'ai toujours pensé que les occasions de m'exprimer autrement que verbalement étaient trop peu nombreuses. Faire du sport et danser en soirée sont les seuls moyens dont je dispose pour m'exprimer différemment. Seulement parfois, je me retrouve à devoir répondre à une pulsion ( tout comme Ciara), celle de danser, seule chez moi face au miroir. Dans cet exercice, être seule est important pour les mêmes raisons, que je pense, poussent Ciara à exécuter cette performance: se retrouver, se libérer, quitter le monde réel... Cela pour rejoindre un monde ou la danse est mon nouveau mode d'expression, mon exutoire, ma façon d'aller bien.

Christelle, 24 ans, rédactrice chez Noisey.

Lovers in the parking lot de Solange est une ballade synth-pop issu de son EP True produit par Dev Hynes (Blood Orange, Lightspeed Champion). Une sorte d'appel de l'amoureuse joueuse et transie mais le pathos en moins et juste ce qu'il faut de soul. Le clip se déroule dans un mall vide et vétuste au centre de Houston. Un centre commercial aux lumières pastels, néons fluos un peu vieillots où viennent s'échouer les rêves de sappes bon marché et de rencart après le lycée. Solange coiffée d'une afro danse tout au long du clip sur une musique qui a priori n'a rien de dansante. On est loin de la performance, elle bouge comme chacun d'entre nous le ferait dans sa chambre mais toujours avec la même constance, la même énergie. Elle n'est pas là pour impressionner ni même persuader, elle se déhanche dans l'espoir de passer un message. Parce que c'est aussi ça la danse au fond, communiquer avec le corps pour média.

Avec Solange il n'est ni question de précision, de discipline ou de sexualité. Sans tomber dans la respectabilité, la chanteuse prend le contre-pied de sa sœur et se laisse aller au lâcher-prise, au littéral. Dans le désert culturel du mall, elle apporte un supplément d'âme et représente tout de même la richesse de son Sud Natal : Mention spéciale pour Mannie Fresh, Bun B qui tapent leur petit 2-step. Comme quoi pour les femmes noires, la danse n'est pas toujours un spectacle, une question d'excellence ou de sensualité, une invitation pour les voyeurs de tous bords à se délecter et célébrer. Pour nous, la danse est avant tout une conversation, avec nous même puis avec l'Autre.

Connaître Douce

Connaître Douce

L'importance de la représentation

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