La vie rêvée de Mala - Épisode 1

La vie rêvée de Mala - Épisode 1

Je suis Mala. Complètement Mala.

Ce qui est arrivé à Mala pourrait bien arriver à n’importe qui. Alors que d’aucuns, à sa place, auraient préféré que cela arrive à quelqu’un d’autre, Mala ne souhaitait de mal à personne. C’était une jeune femme intègre, magnanime et aimante, qui n’aspirait qu’à être heureuse et à faire des heureuses. Elle ne jurait jamais, ne se moquait jamais, voir quelqu’un glisser et tomber ne la faisait pas rire, elle ne volait jamais, et évitait autant que possible de mentir. Et pour être encore plus énervante, elle menait une vie équilibrée, faisait du sport régulièrement dans son école d’ingénieur, mangeait sainement, ne se droguait qu’à la musique, son grand amour, et ne se masturbait qu’une à deux fois par jour.

Mais la vie n’est pas toujours juste, peut-être ne l’est-elle jamais. Sinon comment expliquer que des innocents soient persécutés, assassinés, condamnés par une pathologie tombée du ciel ? Comment expliquer qu’il y ait une si faible part de racistes, de misogynes et d’homophobes parmi les victimes des crashs d’avion, si peu de tueurs en série dans les débris des immeubles qui s’effondrent ? Comment expliquer que Dexter n’existe pas ? Comment expliquer que tout le monde meure un jour ? Comment expliquer que ce soit le corps inerte et inconscient de Mala qui gisait sur le sol ciré du terrain de volleyball, et pas celui de la fille de l’ESCP qui venait de l’appeler « Bamboula » devant tout le monde ? Aujourd’hui, l’équipe féminine de volley d’HEI rencontrait l’ESCP en quarts de finale à Paris. C’était la première fois que les étudiantes de l’école d’ingénieur lilloise emmenaient leur équipe de volley si loin en compétition nationale. C’était la grande fierté de Mala, capitaine de son équipe. Mais voilà qu’elle abandonnait ses filles, ces héroïnes anonymes qu’elle avait repérées, recrutées, formées et transformées en redoutables athlètes. Sur le sol où leur sueur venait s’échouer, son corps d’1m78 s’était effondré en plein milieu du match. L’ESCP menait la partie, les filles d’HEI mouraient d’inquiétude en la voyant partir, quitter son corps sur une civière, emmenée d’urgence hors du terrain, loin des regards effarés des spectateurs qui la filmaient. Mala ne voulait surtout pas mourir... Du moins, pas à Paris !

Quand elle a enfin ouvert les yeux, elle n’a rien vu d’autre que deux grands yeux inexpressifs fixés sur elle. Il n’y avait pas d’yeux plus grands que ceux-là. Ils occupaient tout son champ de vision, globes oculaires gros comme le monde, flottant dans un vide qui n’en était pas un. Elle a regardé derrière elle, a tourné sur elle-même, mais où qu’elle regardât, c’étaient ces mêmes yeux qui la suivaient.

– What the fuck? a-t-elle murmuré.

Les deux grands yeux qui occupaient l’immensité n’étaient ni bleus ni noirs, ni d’aucune couleur certaine. Et ils auraient bien pu appartenir à une chèvre limousine, un hippocampe d’eau douce ou à une consultante SI.

– Je croyais que tu ne jurais jamais, ont-ils chuchoté, comme s’ils évitaient de réveiller quelqu’un.

Mala, en entendant ces mots, a sursauté d’effroi. Elle a froncé les sourcils et regardé autour d’elle : la voix ne pouvait être que celle des yeux.

- Je ne jure pas en français, a-t-elle répondu, le menton levé pour braver sa peur. Je suis Mala. Mala Nina.

Un murmure s’est de nouveau fait entendre :

– Je suis D’Yeux. D apostrophe, Yeux.
– D’Yeux... D’Yeux ? Ah ça, alors... Alors, tu devrais savoir que je ne jure pas en français.
– Oh, tu fais ce que tu veux, tu sais ? ont de nouveau chuchoté les yeux.
– Je sais, a chuchoté Mala en retour. Mais tu le savais ou pas ?
– Bien sûr.

Incrédule, Mala a levé un sourcil en fixant D’Yeux dans les yeux.

– Ok, ok, a reconnu D’Yeux. J’avais peut-être oublié que tu pouvais jurer dans d’autres langues.

Mala a souri en coin. Elle s’est assise en tailleur dans ce vide qui n’en était toujours pas un. Ses chaussettes de volley, hautes jusqu’aux genoux, étaient jaunies et tachetées de sang. Mala ne se souvenait pas de s’être récemment blessée, ses genoux semblaient intacts. Ses tennis rouges, quant à elles, étaient si usées que leurs semelles étaient béantes. Mala a regardé ses bras et son inquiétude grandissait en les voyant recouverts de poussière blanche.

– Rassure-toi, a murmuré D’Yeux. Tu n’es pas...
– Blanche ?
– J’allais dire « morte ».
– Je pense que je le saurais, si j’étais morte, a-t-elle pensé tout bas, en humectant de sa langue le bout de son index, avant de le poser sur une partie de son bras.
– Mais non, tu n’es pas blanche, non plus.
– Et toi ? a-t-elle renvoyé en posant sur sa langue le bout d’index qui venait de toucher son bras.
– C’est comme ça qu’on chope la gastro, a commenté D’Yeux.

Le nez de Mala s’est retroussé aussitôt qu’elle eut goûté la poussière blanche de son bras.

– Et toi ? a répété Mala, toujours dans un murmure. Tu es qui ? Tu es quoi ? Noir ? Blanche ? Animal ? Poussière ?

Les yeux la fixaient de toutes parts, avec la même indifférence. Mala a obtenu pour réponse un vaste et entêtant silence.

– Tu ne vas pas me dire que tu n’es qu’une paire d’yeux...
– Et pourtant, c’est ce que je suis. Deux yeux qui voient, et ça me semble assez.
– Ça ne l’est pas pour nous. Du moins, pas pour moi.
– Tu aurais préféré que je sois quoi ?

Mala a haussé les épaules :

– J’aurais préféré que tu ne sois rien.
– Comme toi, tu veux dire ?
– Comme tout ce qui existe, a-t-elle soufflé.

Les deux yeux qui la regardaient ont commencé à rouler comme des billes. Ils se sont démultipliés sans bruit, en bondissant dans un désordre désarmant, tels des grains de maïs rapprochés du soleil.

Mala commençait à sentir les deux mains qui enfonçaient leurs doigts dans la chair de ses bras, pour secouer vigoureusement son corps inerte et allongé. Elle a ouvert un oeil.

Un brouhaha de victoire s’est fait entendre.

– Elle se réveille !

Époustouflante apothéose : un deuxième oeil s’est ouvert. Les visages penchés au-dessus d’elle étaient cachés par des téléphones portables.

– Ça suffit, les Coppola ! a grondé une voix assez ferme pour dissiper la foule. J’espère que vous dépasserez le million de vues et que vos mille euros de gain suffiront à votre bonheur. Maintenant, barrez-vous et laissez-moi avec ma patiente.

Mala a tenté de se redresser et s’est appuyée sur ses avant-bras. Elle a regardé ses tennis rouges qui n’étaient plus si usées, ses chaussettes qui étaient désormais blanches et propres, ses bras chocolat au lait dépourvus de la poudre de sucre glace dont ils s’étaient nappés dans son rêve. Le médecin du sport était une femme trapue, Blanche aux longs cheveux gris qui semblait mâcher quelque chose et n’avait pas le temps de sourire. Mala la rencontrait pour la première fois. Pour dissimuler son inquiétude, la doctoresse évitait son regard.

 


Mala est une Française noire narcoleptique qui tombe brutalement dans un profond sommeil, à chaque fois qu’elle est confrontée à une situation de racisme, de sexisme ou d’homophobie. Dans ce sommeil, elle fait des rêves dans lesquels elle entre en conversation avec D’Yeux, une immense paire d’yeux qui regarde le monde.

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Crédit photo : Rhoda Tchokokam

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