La vie rêvée de Mala - Épisode 2

La vie rêvée de Mala - Épisode 2

Je suis tombée pour elle.

– Qu’est-ce... (elle s’est raclé la gorge) Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

La question que la femme de science posait à Mala de sa voix éraillée, la laissait perplexe. Cette dernière s’est excusée avec embarras :

– Pardon, c’est stupide de ma part... Je comptais sur vous pour me le dire.

La doctoresse, qui n’était pas avisée de la pureté de son âme, a interprété son embarras comme du sarcasme. Mala n’a pas remarqué le jet de sang qui venait de rougir son regard, dans lequel l’inquiétude avait furtivement cédé sa place à une colère ménagée. Au cours de cette même seconde, Mala, qui pensait avoir pris à tort l’inconnue pour une doctoresse, cherchait autour d’elle des indications qui lèveraient le doute sur l’endroit où elle se trouvait. Elle était à moitié allongée sur un divan d’examen, la quinquagénaire qui portait des vêtements civils bleu ciel et, pour seul maquillage, un phare à paupières de la même couleur, venait d’accrocher un stéthoscope autour de son cou. Mala a compris qu’elle ne s’était pas trompée. Elle a essayé de se mouvoir, et le drap d’examen déployé entre son corps et le divan s’est déchiré sous ses fesses trempées.

« Oh, oh... »

Mala s’est immobilisée. Elle connaissait par coeur cette sensation de drap chaud collé à la peau. Elle a jeté vers la dame qui s’avançait vers elle pour l’ausculter, un regard empli d’effroi : « Non, pitié, pensait-elle. Pas encore. Ne me dites pas ça, pitié, c’est un rêve. Je n’ai quand même pas fait pipi ! Si ? On dirait que si. Oh non, oh non ! Je ne veux pas regarder. Contrôle Z, contrôle Z ! ». La doctoresse, qui ne lui avait toujours pas pardonné son élan de sarcasme, avait volontairement ignoré ses grands yeux effarés et sa bouche béante dont le silence criait visiblement à l’aide. Mais la panique de Mala s’est entendue dans sa respiration bruyante et saccadée, ce qui était loin de rassurer la doctoresse. Celle- ci lui a, dès lors, ordonné de se redresser complètement. Appuyée sur ses avant- bras, Mala refusait d’obéir. Elle était trempée, elle le sentait, et ce n’était certainement pas lié à la sudation du match. Oh non, avec tous ces smartphones qui s’étaient rivés sur elle pendant son moment d’absence, elle se voyait déjà sur YouTube ou Snapchat, baignant dans son urine, meuglant un discours incohérent adressé à un Dieu imaginaire dans un cosmos dalinien.

– Mais vous allez vous asseoir, oui ? a rugi la doctoresse en l’agrippant violemment par les bras.

Elle a réussi à la guider vers une station assise, ce qui n’eut aucun effet sur l’affolement de Mala. La dame aux longs cheveux gris a pressé sa bouche contre la sienne et Mala s’est calmée aussitôt.

– Bon ! s’est-elle exclamée en reprenant son travail. Vous allez commencer par me raconter ce qui vous est arrivé, voulez-vous ?

Mala était stupéfaite. Elle a jeté un oeil discret vers le drap d’examen en papier. Elle ne voyait pas de cercle jaunâtre qui indiquait qu’elle avait laissé sa vessie s’épancher. Et tout aussi discrètement, elle a palpé de la main cet endroit

contre lequel son postérieur s’était, plus tôt, posé. Elle a ramené sa main vers ses narines. Rien à signaler. Mais son odorat était traitre, une contre-vérification s’imposait : elle a prétendu vouloir se ronger les ongles et en a profité pour se lécher deux doigts. Son urine avait un goût de sueur. Elle entendait encore D’Yeux la prévenir qu’elle s’exposait ainsi à une gastro-entérite. Prenant son courage à deux mains, elle a demandé franchement :

– Docteur, est-ce que j’ai fait pipi ?
– Pourquoi ? Ça vous arrive souvent ?

« Allez, c’est un médecin » a pensé Mala. Il n’y a aucune raison de lui mentir, elle a déjà vu plus embarrassant qu’une adulte énurétique. Elle a quoi, cinquante- huit ans ? Elle a dû en croiser des pétomanes dans sa carrière ! Des micro-pénis, des clitos géants, des fans de Francis Lalanne...

– Non, pas du tout !

Mala s’en voulait d’avoir menti. Pourquoi donc avait-elle menti ? Elle allait encore devoir se châtier en se privant de séries télé.

– Vous nous avez fait une sacrée frayeur sur le terrain de volley. Vous vous souvenez de ce qui vous est arrivé ?
– Pourquoi vous m’avez embrassée ? J’ai pas rêvé, vous venez de m’embrasser ?

Mala se demandait si elle venait de se faire agresser sexuellement et comment elle était supposée le prendre.

– Vous auriez préféré que je vous mette une claque peut-être ?
– Non...

Oh que non, elle tolérait mal la violence physique. Enfant, elle avait opté pour une attitude invariablement angélique pour se sauver de bien des châtiments corporels. Elle laissait toutefois la doctoresse lui supplicier le bras dans un tensiomètre, elle ne voulait pas se plaindre. Et il a fallu qu’elle s’entende dire :

– Mais je vous rassure, ma jolie, j’suis pas gouine.

Et voilà qu’elle s’effondrait de nouveau, cette fois sur l’épaule de la petite femme en chemise de bucheron et à la stature de camionneuse, qui rouvrait le brassard en Velcro de son tensiomètre.

– C’est pas vrai, a maugré Mala en se retrouvant assise dans l’obscurité du néant devant deux énormes yeux.
– Ravi(e)s de te revoir, aussi, a répondu D’Yeux, qui continuait de s’exprimer dans un murmure.
– Fais pas genre tu existes ! a-t-elle renvoyé sur un ton agacé.
– C’est toi qui fais genre j’existe pas.

Mala n’avait plus envie de chuchoter.

– Je t’ai créé, ok ? Mon imagination t’a créé. Bien sûr que tu n’existes pas ! Harry Potter n’existe pas !
– Harry Potter ?
– C’est un personnage de fiction. Il est le fruit de l’imagination d’une écrivaine. Il y a des millions de gens à travers le monde qui l’aiment et dépensent des fortunes pour lui, et ce n’est pas pour autant qu’il existe.

Mala était convaincue que son discours était sensé. Elle n’était pas sûre de le comprendre elle-même, mais elle avait foi en sa propre intelligence : si elle se réécoutait, elle s’impressionnerait.

– Bien sûr que je connais Harry Potter, a murmuré D’Yeux. Quel est ton tome préféré ?

Mala était prise de court.

– Je... a-t-elle bafouillé. Je n’ai jamais lu Harry Potter.
– Au cinéma, alors.
– Non plus ! Ok, je le reconnais, je ne sais rien d’Harry Potter. Et toi non plus, d’ailleurs, parce que je t’ai créé.
– J’aime le tome où Hermione l’embrasse pour la première fois.

Mala fixait D’Yeux avec stupeur. Elle avait entendu parler du personnage d’Hermione. Ça devait être un petit roux potelé, vêtu d’un uniforme scolaire et armé d’une baguette. Harry Potter sort avec des garçons ? Elle aurait aimé qu’on le lui dise plus tôt :

– Her... Quoi ?

La paume géante d’une main a traversé le cosmos pour lui gifler la joue. Mala s’est réveillée. La doctoresse a poussé un soupir de soulagement.

– C’est pas vrai... a murmuré Mala, l’esprit encore brumeux.
– Ok, c’est pas vrai, a admis la doctoresse en riant jaune. Je ne suis pas gouine devant mon mari !

« Han », a poussé Mala en fixant la doctoresse, les sourcils froncés. Cette femme était aux antipodes de l’idée que Mala aurait pu se faire des médecins de Paris : elle n’avait certainement pas mis les pieds chez le coiffeur depuis la Coupe du Monde de 98, elle roulait probablement dans une vieille Clio qui lui servait de cendrier, et vivait dans un T2 avec son mari et deux énormes chiens. Oh non, Mala n’allait pas se faire avoir par les apparences. Elle s’est rappelé que cette femme aux allures certes rustres, exerçait le métier de médecin du sport dans une grande école privée de Paris. Elle faisait sans doute partie de ces gens très riches qui cachaient bien leur jeu, ne savaient que faire de leur argent et donc, n’en faisaient rien. Mala leur vouait une profonde admiration.

– Et toi, tu...(elle s’est encore raclé la gorge) tu as un petit ami ?
– Je... a commencé Mala en s’éloignant légèrement de la doctoresse, qui battait amoureusement ses paupières bleu ciel. En fait, je... J’étais en train de jouer au volley, et... je suis juste tombée. Je... je n’ai pas reçu de coup, pas de ballon à la tête, rien. Je suis... juste tombée. Comme ça. Voilà. Voilà, voilà...

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Crédit photo : Rhoda Tchokokam

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