La vie rêvée de Mala - Épisode 3

La vie rêvée de Mala - Épisode 3

Je n’ai D’Yeux que pour elle

– Est-ce qu’il t’arrive souvent de... perdre conscience de la sorte ?

La doctoresse peinait à masquer son inquiétude. Mala fixait désormais son attention sur ses longs cheveux gris : ils étaient si longs... Avait-elle jamais songé à les mettre en vente ? Pourquoi garder des cheveux si longs si c’est pour ne jamais les coiffer ? Etait-ce par paresse ? Etait-il possible d’être à la fois médecin et paresseuse ? Est-ce que D’Yeux connaissait vraiment Harry Potter ? Mala occupait son esprit de pensées futiles. Elle connaissait bien les médecins. Soit ils te donnaient l’impression de n’en avoir rien à foutre de toi, et alors, tu pouvais t’estimer heureuse car tu n’avais rien à craindre, soit ils avaient cet air préoccupé qui signifiait : « Ma chérie, tu vas bientôt mourir, mais je t’enverrai vers d’autres spécialistes qui auront le courage de te l’annoncer eux-mêmes ».

– Je peux retourner jouer ? a-t-elle demandé en se levant de la table d’examen.

Après tout, elle avait un tournoi de volley à remporter, une vie à vivre jusqu’au bout.

– Ecoute... Rappelle-moi ton nom ?
– Vous en avez fini avec moi, docteur ? S’il vous plaît, laissez-moi y retourner.

Mais Mala n’était pas la seule à perdre patience :

– Tu viens de perdre connaissance deux fois en moins d’un quart d’heure, je dois appeler une ambulance.
– Non, s’y est opposée Mala, la voix grave et tremblante, en se dirigeant calmement vers la porte.
– On doit te mettre en observation, je connais une excellente neurologue...
– Non, a-t-elle répété, plus fermement, en refermant la porte derrière elle.

La porte s’est ouverte dans son dos tandis qu’elle s’éloignait, sans se retourner, dans un couloir mal éclairé. La doctoresse lui a crié :

– Je suis obligée de te déclarer inapte pour le reste de la compétition !

Les filles de l’équipe d’HEI attendaient Mala au bout du couloir, elles avaient toutes remis leurs vêtements de ville et leurs sacs de sport étaient posés à leurs pieds. Elles voyaient leur capitaine avancer vers elles, dans son maillot de volley rouge et noir, le tronc bien droit, le menton levé, et les yeux rouges de larmes. Mala avalait tous ses sanglots à travers sa gorge nouée.

– J’ai besoin d’une bonne nouvelle. Dites-moi qu’on a gagné, les a-t-elle priées en ouvrant grand les bras pour les embrasser.

Qui allait se dévouer pour lui annoncer la nouvelle ? Les filles s’échangeaient des regards.

– On n’a pas perdu, a répondu Kis, une grande gueule d’1m82. On a déclaré forfait.
– Vous avez quoi ?

Kismath et Mala étaient les seules Noires de l’équipe. Contrairement à Mala qui avait toute sa vie respiré l’air de Lille, Kismath avait vécu au Bénin jusqu’à ses dix-sept ans. On l’avait toujours connue avec un foulard musulman, et un visage d’une beauté et d’une noirceur déroutantes. Kismath avait un tempérament de matriarche qui, ajouté à son couvre-chef, ne manquait pas d’intimider les Blanches qui croisaient son passage. Elle a allongé un bras autour des épaules de Mala et l’a tirée loin du groupe en chantonnant : « Back to Lille, back to reality ».

La nuit tombait sur la gare routière de la Porte Maillot et, frigorifiée, Mala cherchait sur son téléphone le ticket numérique qui lui autoriserait l’accès au car. Toutes les filles de l’équipe avaient déjà pris leur place à l’intérieur de ce car, Mala s’était mise sur le côté de la file d’attente pour laisser les autres passagers embarquer à leur tour. Maintenant, on n’attendait plus qu’elle, et le conducteur commençait à s’impatienter. Kismath est réapparue à l’entrée du car avec un grand sourire.

– Meuf, qu’est-ce que tu fous ?
– Je ne trouve pas mon ticket. Je ne sens plus mes doigts.
– Tu peux le chercher à l’intérieur, il fait -1000 dehors. Monsieur, vous pouvez la laisser chercher son ticket à l’intérieur ! Et les droits de l’homme, alors ?

Le conducteur du car s’est contenté de grommeler : « Vigipirate ».

– Vigipirate, mon cul. Vas-y, passe-moi ton téléphone.

Mala lui a tendu, d’un air abattu, son téléphone portable. Elle trainait le même nuage de tristesse depuis son examen médical à l’ESCP, et ni les traits d’humour de ses amies, ni le défilement des heures, n’étaient parvenus à lui dégrossir le coeur. Kismath a présenté au conducteur le QR code du ticket de voyage de Mala, et celle-ci fut enfin admise à l’intérieur du car, qui était plongé dans le noir.

– Mala Nina, mesdames et messieurs ! a annoncé Kismath, solennellement, à la vingtaine de passagers installés dans le car.

Le petit groupe de volleyeuses s’est mis à applaudir timidement et à lancer des « Yeah » épars et pleins de retenue. Tandis que Mala jetait son petit sac de sport sur le siège qu’elle occuperait à côté de Kismath, cette dernière s’est penchée au-dessus de l’une des joueuses :

– Tu peux t’asseoir avec Mala, s’il te plaît ? Je dois causer avec Vaness.

Mala a froncé les sourcils. Le reste de l’équipe semblait très surpris de la requête de Kismath. Mala, qui commençait à retirer son manteau, s’est immobilisée pour interpeller son amie :

– Kis ?

Kismath refusait de la regarder dans les yeux. Elle enfonçait son regard aussi menaçant qu’implorant, dans celui de cette joueuse qui, sans demander son reste, s’est levée pour rejoindre Mala. Mala a forcé un sourire de courtoisie et lui a demandé si elle préférait la vitre ou le couloir. Et jusqu’à la fin du voyage, elle n’a plus recroisé les yeux perçants de Kismath.

Une drôle d’ambiance a régné tout au long de ces trois heures de route en direction de Lille. La voisine de Mala s’était endormie aussitôt que le moteur du car se mit en branle, les filles qui ne dormaient pas discutaient avec leur voisine, et Kismath ignorait royalement le SMS laconique de Mala qui lui demandait : « Je pue ? ». Mala avait lancé un film sur l’application YouTube de son téléphone, vu qu’elle venait de se priver de séries. Elle l’avait espéré soporifique, — et étant signé Woody Allen, il l’était sûrement— mais elle avait eu un mal fou à se concentrer pour le laisser l’endormir. Elle ne pouvait s’empêcher de tendre l’oreille pour écouter la conversation de Kismath et de Vanessa, assises deux rangs devant elle ; mais une fois n’est pas coutume, Kis chuchotait. Mala avait l’impression de l’avoir froissée, et elle s’en voulait de ne pas savoir comment. Elle craignait pour sa santé et se sentait incapable d’en parler à qui que ce soit, même pas à Kismath. Est-ce que Kis s’était rendu compte qu’elle lui cachait quelque chose ? Et si c’était ça qu’elle lui reprochait ? Mala s’était imaginée passer ce trajet aux côtés de celle qu’elle considérait comme sa plus proche amie, elle s’était vue déverser enfin sur son foulard noir, les larmes qu’elle retenait, sans avoir à lui expliquer pourquoi elle pleurait. Mais maintenant, elle était contrainte de garder ces larmes pour plus tard, de les conserver dans sa poitrine, de plus en plus bouillonnantes.

Aux alentours de vingt-deux heures, le conducteur du car a tiré ses passagers de leur torpeur en annonçant dans un micro, d’une voix rauque et suave d’animateur radio : « Mesdames et messieurs, nous allons bientôt arriver en gare de Lille Europe. Assurez-vous de n’avoir rien oublié... » Mala était contente d’arriver, il était temps de mettre un terme à ses souffrances. Quand le car s’est immobilisé devant la gare de Lille Europe, tous les passagers se sont levés. Mala en a profité pour se rapprocher de Kismath et lui caresser, dans la cohue, l’intérieur de la main du bout des doigts. Dans l’obscurité de l’autocar, Kismath a tourné son visage noir vers le sien, plongé son regard blanc dans le sien, lui a caressé le pouce à l’aide du sien. C’est alors que le cri de soulagement d’une des passagères qui venait de descendre du car, s’est fait entendre :

– Oh putain ! J’ai flippé ma race pendant tout le voyage, j’ai cru la re-noi en burka allait tous nous faire sauter !

Mala s’est écroulée comme l’industrie du disque. Mais elle, au moins, pouvait se relever.

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Crédit photo : Rhoda Tchokokam

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