Musique Nègre: critique noire

Musique Nègre: critique noire

Il fallait être totalement déconnecté – des réseaux sociaux – ces derniers jours pour louper Musique Nègre, le nouveau titre de Kery James en collaboration avec Youssoupha et Lino. Le clip est arrivé comme une surprise mardi soir et a suscité beaucoup de réactions passionnées depuis sa sortie. À la rédaction d’Atoubaa, on a regardé Musique Nègre et voici ce qu’on en pense:

Audrey : Comment ne pas aimer Musique Nègre ? J'ai découvert la vidéo à mon réveil mercredi matin. Il faut dire que sans les nombreux tweets du soir d’avant, je serais sûrement passée complètement à côté. La musique de Kery James, bien que nécessaire dans ce climat nauséabond français, me laisse en général de marbre.

Mais là, je me laisse emporter par le titre, apprécie les références historiques des luttes noires, l'esthétique de la vidéo et les rimes bien posées du trio de rappeurs. Je suis globalement enthousiaste par ce titre en fin de visionnage, en bonne amatrice de Hip-Hop... mais je ne peux m'empêcher d'être critique face à la vision de l'antiracisme que nous propose la vidéo.

Fanta : J’ai juste une question: Qui est Henry de Lesquen ? Quand mon père me posait cette question existentielle, « qui es-tu ? » je comprenais bien qu’il n’y avait pas de réponse à fournir, elle était dans la question même : je ne suis personne (pour l’instant). Donc je réitère, qui est Henry de Lesquen? Je pose la question parce que son nom est mentionné au début de la vidéo. Musique Nègre serait une réponse à un tweet que cette non-personne aurait publié, utilisant les mots « musique nègre » pour décrire ce que les Victoires de la Musique appellent « musique urbaine » pas mieux. Le Hip-Hop quoi. Bref, donc tout un clip pour une non-personne déjà ça me dérange.

Rhoda : Je suis assez d’accord avec Fanta sur Henry de Lesquen qui constitue, pour moi, un membre de cette fachosphère de Twitter à qui on ne répond pas et qu’on bloque par réflexe. Alors j’ai l’impression de voir un peu trop de gravité et de mise en scène pour une remarque dont la portée n’est qu’en réalité infime - hors fachosphère.

Dans l’ensemble Musique Nègre me laisse dubitative. Je ne suis pas pour la survie du mot « nègre » dans le langage courant en 2016, ce que j’ai essayé d’expliquer dans une série de tweets le soir de la sortie du clip. Et rejeter le mot « nègre », qui n’a pas eu le même destin que le « nigga » des américains, ne signifie pas refuser l’héritage de la Négritude, mais bien se fixer sur « noir » comme dénominateur commun. Je me suis toujours définie comme noire, je dis musique noire, donc j’ai du mal à trouver un intérêt dans la réhabilitation du mot, que ce soit en « réaction » ou en « réaffirmation ».

Audrey : Effectivement, leur vision de l’antiracisme a quelques petits hics à mon goût. Américano-centrée : parce que malgré la représentation de Kery James en tirailleur sénégalais, ou de Youssoupha en Senghor et en Sankara, ce sont les références aux luttes des afro-américains qui prédominent dans le visuel, ce qui est dommage en notre contexte français, où on peine à faire entendre notre propre histoire. Phallo-centrée : parce que malgré la présence d'un groupe de femmes noires pendant quelques secondes, leur singularité donne un énorme contraste face à l'omniprésence des hommes, plus le fait qu'elles soient seulement… assises !

Rhoda : Où est Casey ?!

Fanta : Ce qui me gêne aussi, c’est cette tendance dans le Hip-Hop mais aussi dans la littérature produite par les enfants d’immigrés en France, à répondre à des personnes racistes que ce soit de Lesquen, Nadine Morano ou le gouvernement. Je pense à Black M et son Je Suis Chez Moi ou au roman de Magyd Cherfi, Ma Part de Gaulois (qui m’enthousiasme par ailleurs, mais matez le titre). Toujours dans la réponse/réaction, dans la justification d’une présence/existence, je ne pense pas que ça produise le meilleur art. Ce n’est pas vraiment de notre faute, on est pris au piège dans ce pays, on est un peu obligé de le faire mais la résistance est possible et nécessaire. En tout cas il faut la penser urgemment.

Rhoda : C’est vrai que les paroles font référence à un contexte bien français mais visuellement les références puissantes sont noires américaines. On voit Martin Luther King, Malcolm X, Ali, Rosa Parks, Tommie Smith aux Jeux Olympiques… des références populaires, qui fédèrent facilement mais qui, historiquement, ne sont pas si proches de notre condition noire française. J’étais plus surprise d’entendre le nom de Toussaint Louverture que tout le reste. Quid de la valorisation de nos révolutionnaires africains et caribéens ?

Certes, les nôtres ont l’esthétique et l’hyper-visibilité des Américains en moins, mais n’est-il pas le rôle de rappeurs, qui ont fait de la condition noire leur sujet de prédilection, d’aller plus loin? On a tendance à oublier, ou ignorer, que les mouvements de libération des Noirs américains du type Black Power se sont inspirés des écrits de Fanon, d’Amilcar Cabral en Guinée Bissau, de Julius Nyerere en Tanzanie et plus largement des guerres d’indépendance africaines. Il n’y aurait peut-être pas eu de Kwamé Touré s’il n’y avait pas eu de Sékou Touré. Cette force, cette résilience, cette dignité est donc par essence africaine.

Audrey : Mais je suis bien consciente d'être exigeante, et j’apprécie déjà que la vidéo entame une conversation nécessaire sur le problème qu'est le racisme en France.

Fanta : si le geste peut émouvoir au début, il devient un peu embarrassant tant on ne comprend pas vraiment le but d’un tel clip. On voit bien le désir d’affirmation d’une identité noire se dévoiler à travers l’iconographie Black Power déployée dans le clip. Ce désir est compréhensible et je pense qu’il est le reflet d’un réel phénomène contemporain: les Noirs en France se radicalisent concernant leur identité, ils cherchent à se connaître, se réapproprient leur histoire. Je suis pour l’affirmation des identités mais pas en réponse à. Trop d’énergie se perd à vouloir faire comprendre aux autres qu’on a une histoire puissante, que notre musique a de la valeur, que nos vies ont de la valeur.

Et c’est là peut-être qu’on voit la différence générationnelle entre Kery James et moi-même. Je ne suis plus dans ce réflexe de réponse, en tout cas j’essaye de ne plus en être, ce travail a déjà été fait. Il serait un peu temps que les écrivains et artistes noir.e.s en France commencent à créer pour (eux d’abord, nous ensuite) au lieu d’attendre le tweet d’une non-personne, destinée à n’être que ça, pour s’exprimer.

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