AFROPE(r)A : Traces

AFROPE(r)A : Traces

Elle avait réveillé de vraies sensations, elle avait fait subir à mon corps le raz-de-marée dont il avait besoin pour ne plus se mentir. Elle me disait sans cesse que j’étais belle :
ses doigts tout fins pénétrant ma vaste mêlée crépue, c’est comme si quelque chose se légitimait en moi. Notre relation, une sorte de profession de foi aux concessions qui donnait le ton de la discorde à venir. Exister Respirer Jouer à la vie sans que cela devienne une tragédie consentie de toutes pièces.

Il a osé m’envoyer : « C’est vrai que les Noires sont des tigresses au lit ? ». Ils ont trop cru au mythe de Joséphine Baker. Ils veulent se faire mousser un peu la courge avec ta supposée sauvagerie qui vient tout droit de la brousse. J’ai envie d’être juste moi, pas me sentir obligée de remporter une bataille à chaque fois. À chaque geste qui peut paraître anodin.

Je ne lui ai jamais répondu, sentant en moi tout le mal que j’étais capable de lui déverser. Je savais déjà les supplices que je lui ferai subir, me délectant dans ma crasse solitaire du pouvoir que je pourrais avoir sur elle alors que c’était tout le contraire. J’aime cette femme. Mais impossible de me prouver à moi-même que cette place vide doit être remplie de ses semences à risques.

« Ne laisse jamais ta couleur être ton souffre-douleur », disait Maman. La femme aux diverses défenses, la femme qu’on n’entend que peu pleurer, la femme diva toujours pimpante, la super femme, l’amazone aux reluisants coups de tchip si nécessaires : la femme noire forte a été mon mythe. Quand je lui ai dit que je voyais une psy, elle signifia sa pensée comme un livre ouvert : « C’est pour les Blancs, ces simagrées de Freud. Les problèmes, on les règle seule, en silence et avec dignité. » Elle ne sait pas qu’elle me nie, en minimisant ma faiblesse par sa seule force de caractère magnanime. Je ne peux être à son échelle. Elle agrandit tous les systèmes de valeurs, elle me fait me sentir comme un lilliputien caché sous ses jupons. Je sais aussi qu’elle n’a pas le choix d’être comme elle est. Que ce n’est pas ce qu’elle aurait voulu porter. Je ne l’entends pas pleurer mais une rivière en elle n’attend que de tout emporter et de rendre caduque toute forme de vie. Mais elle se doit d’être là, elle m’a dit un jour. Ça donne une telle force à son existence, tout en reflétant toute sa vulnérabilité.

Je veux sentir ma vie me surfer sous les pieds, qu’elle m’emporte. Qu’elle emporte ma lourde charge hors de sa damnation qu’on a voulu originelle et naturelle. Je veux sentir le rythme de mon cœur qui n’a aucune honte de battre, je veux m’arracher d’ici, courir, courir, courir à fond, sentir ma conscience s’éclater au contact des atomes par la vitesse de ma course et flamboyer en une vapeur pailletée ; perlée de sueur je puerai les feux de ma combustion et sans concession la peur ne m’inoculera plus. C’est absurde de rêver de choses aussi vitales, pour ne pas dire frustrant de devoir rêver de choses aussi vitales.

À risques car d’amour.
À risques car d’amour.

Je n’ai même pas pris la peine de porter plainte. Ils m’ont viré parce que j’avais une coiffure trop « ethnique » pour honorer un poste d’hôtesse de l’air. Il n’y a pas de justice, encore moins dans les airs que se donne Marianne sur le timbre-poste de ma lettre de licenciement.

La mémoire des corps, raturée, dénaturée, originellement bâtarde est la sève viciée, percée de trous noirs teinte cale du bateau. Plongés dans l’alter-histoire, victimes notoires de la modernité ostentatoire. Nous régressions dans la culpabilité de leurs soi-disant étrangetés, dans la non auto-désignation. Comme des chiens enragés, on se mord la grosse queue, on se gratte la peau à se décaper les puces de la malédiction de Cham, on grignote le dernier os resté inmangé parce qu’immangeable : on ne peut bouffer sa perte, on peut essayer au mieux de la nommer.

Il y a des enfants qui meurent de faim en Afrique. La phrase-type du relativisme occidental. Sauf que pour moi, ce genre de formule magique pour soulager un stress post-métro-boulot-dodo-chômage-diarrhée (oui, cause première du stress) ça passe mal. Enfant, je devais penser aux pauvres petits Africains et Noirs, si possible, pour pouvoir finir mon repas si jamais des choux de Bruxelles avaient le malheur de décorer mon assiette. Il n’y a pas quelque chose de malsain là-dedans ? Ou plutôt quelque chose qui perdure dans la magnificence de la condescendance ?

Je n’ai sans doute pas assez d’amour-propre. Quelle est cette manie de performer son existence pour recourir à un peu de reconnaissance ?

La France, c’était la terre inconnue rêvée qui faisait peur et éveillait tous les possibles inimaginables. C’est en tout cas ce que je me persuadais de penser lorsque je pris le bateau. Lorsque j’ai dû dire à ma mère au revoir, alors que je doutais du sens de ce mot au moment même où je le disais. La France a sans cesse nourri en nous la nécessité d’y aller, nous digérant alors que nous étions pleins de rêves déçus déjà, dégurgités déjà sur le bitume lorsque nous atterrissions sous son ciel qui nous paraissait gris même s’il y avait du soleil.

Ils appelaient ça le BUMIDOM. Acronyme détestablement administratif qui rappelle comme ma mère a tenté de s’inscrire dans ce pays, comme elle a griffonné le brouillon de sa citoyenneté dépourvue dès le départ des attributs de l’égalité.

J’ai eu ma fille en 1982 avec Pierre Ermée, un Martiniquais des Abymes, qui n’avait pas ses hanches dans ses poches concernant la pratique de la biguine. On s’était rencontré à l’une de ces fêtes « pays » chez Rosine, une collègue de l’hôpital. Nous devions nous retrouver autour des douceurs de là-bas, le quotidien nous effaçait, nous riait à la face.  

On rigole en famille du ton lascif et nonchalant des Antillais-es qui fait dire que sous le soleil, les gens sont toujours très heureux mais tout de même très fainéants. On rigole de parodies d’Antillais-es très souvent facteurs, agents d’hôpitaux, en somme fonctionnaires, sans savoir comment cela s’inscrit dans l’histoire contemporaine de la France. Le BUMIDOM explique dans le cas de l’Antillais-e, cette assignation.

Je partais des envies et des désirs plein la tête, institutrice ou secrétaire, comme on me l’avait fait croire au moment où je remplissais mon dossier de demande. Au lieu de cela, une formation de femme de ménage nous attendait dans le centre qui nous accueillait. De temps en temps, on devait mettre notre plus belle toilette : on venait recruter du personnel. On se mettait alors en ligne, et en face de nous étaient assises les dames de bonne famille venues faire leurs emplettes. Version moderne d’une exhibition qui rappelle un marché honteux. J’ai une copine qui a été embauchée chez la famille Debré. Par la suite, j’ai postulé à la fonction publique sous les conseils d’une amie. À l’époque, les jeunes Français méprisaient ces opportunités et beaucoup d’Antillais ont eu du travail par ce biais là, aux postes les moins qualifiés ceci étant dit. Moi, j’ai été femme de ménage à l’hôpital Bichat. Je me rappelle d’une mamie qui m’a craché sur le bras ; j’ai voulu me désinfecter avec de l’eau de Javel sur le champ. Faut dire que c’était un choc pour les gens de voir tant de personnes colorées débarquer. Pourtant, je n’étais pas migrante puisque je suis française. À l’école, on m’a appris : « Mes ancêtres sont Gaulois. »

Ces jeunes gens dont la politique de migration a été instituée au plus haut de l’État, pour étouffer notamment les revendications indépendantistes qui éclataient ces années-là dans les îles, sont devenues une main-d’œuvre servile et sous-payée car tout de même un salaire devait être versé : nous avions évolué depuis les champs de canne à sucre.

« Comment t’as pu croire à ça ? », me demande ma fille. Que des Gaulois étaient tes ancêtres ! ils ne sont même pas les leurs, c’est un mythe. Les êtres humains ont besoin de mythes. « Retrouvons les nôtres », m’a-t-elle répondu.


 


AFROPE(r)A met en voix des intimités, des ressentis, des univers de femmes afrodescendantes vivant dans un contexte occidental blanc. La question raciale est de ce fait envisagée par le prisme de l'Histoire qui l'a fait naître. Leurs rapports à leurs corps, à leurs féminités et la perception que les autres en ont, sont des thématiques abordées. Les voix intérieures de ces femmes ne sont jamais très loin du politique.  

Marie-Julie Chalu est comédienne et joue dans « Phèdre/Salope » du 14 au 17 mars à La Loge.

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