AFROPE(r)A : Un souvenir d'enfance

AFROPE(r)A : Un souvenir d'enfance

Elle avait de ces gros seins dans son nouveau haut. Elle avait réussi à l’avoir à moitié prix puisque sa mère, La Grosse Nicole, est caissière au Bonprix du coin. Alors elle était trop sexy à la fête du village. Je faisais un peu tache, peu de garçons me remarquaient à côté d’elle : on nous disait la Belle et Blanchette. Alors que j’avais fait de l’effort, je m’étais vite dépêchée pour me préparer après avoir joué avec la fanfare pour l’anniversaire du Débarquement, j’ai couru, j’ai couru avec ma trompette alors le papi du p’tit Luc a crié Ah v’là la p’tite Blanchette qui court avec sa trompette, maman a entendu puisque le papi du p’tit Luc habite juste à côté, c’est notre voisin comme on dit et comme maman ne veut pas que je courre parce que je me suis fait opérer de la cheville, elle m’a obligée à rester une bonne heure assise « pour faire reposer » comme elle m’a dit dans l’oreille en me faisant après un bisou sur les deux joues. Mais ça fait bien des mois que j’ai dit merci au docteur après m’avoir fait l’opérateur dans ma cheville, je le dis sans cesse à maman et elle me dit que je n’ai pas la moindre notion du temps alors j’ai regardé l’émission Belle comme moi présentée par Annie Verdier qui fait des relookings de gens qui savent pas trop marier les vêtements entre eux pour que ça fasse un bon couple de style alors ça finit en divorce anticipé comme elle dit Annie Verdier. Et maman pouffe toujours à ce moment-là du générique parce que pour elle utiliser le sacrement du mariage pour une telle comparaison ce n’est pas chrétien. La chanceuse du jour ressemblait vraiment à Madame Monique notre prof de français du collège alors j’ai voulu appeler Justine pour qu’elle voie ça mais maman a fait tututut de sa bouche en canard parce qu’il faut faire quelques pas pour rejoindre le téléphone alors je me suis dit que ça fera un sujet de conversation pour ce soir. La fausse Madame Monique, elle était beaucoup plus belle que la vraie quand elle affichait son grand sourire de toutes ses dents maintenant qu’on lui avait posé des dents dans ses trous où il devait y avoir des dents et qu’elle portait cette belle robe qu’Annie Verdier lui a choisi selon les « tons in de la saison ». Ça aide vraiment beaucoup de personnes le relooking, ça les rend tellement heureux on le voit bien à la télé comme ils sont heureux. J’en profite pour m’éclipser lorsque j’entends maman discutailler avec le boucher du coin qui en veut pour les beaux yeux verts de maman alors que papa nous veille de toute sa grandeur de là haut où qu’il est. Il voit tout. Une fois prête je marche vite vers la grand place du village. Je retrouve les copines autour de la baraque à frites de JP le fêlé, on dit ça parce qu’il a une dent cassée en deux parce qu’une fois il a essayé d’ouvrir une bière avec ses dents pour épater la Patricia Foulquet qui est partie depuis avec son nouveau mari vivre à la ville, on l’aime bien le fêlé, je lui ai conseillé plusieurs fois d’aller voir Annie Verdier parce qu’elle fait des miracles aussi avec les dents et puis son look a besoin d’un refreshment comme elle dit Annie Verdier, ça me fait penser à la fausse Mme Monique j’en parle alors aux filles mais l’attention générale est déjà focalisée sur la nouvelle arrivée c’est Jordane avec un e à la fin pour que ça fasse féminin elle me fait un bonsoir de la main, les copines sont toujours jalouses parce qu’il n’y a qu’à moi qu’elle manifeste de l’intérêt. Puisque Jordane c’est la plus cool du coin ! Un moment je reviens sur la fausse Madame Monique mais elles s’en foutent toutes, elles cherchent à apprendre à comment  draguer « le garçon ». Elles observent alors Jordane. Moi je plais pas à « le garçon », je préfère donner des conseils aux autres pour qu’ils puissent plaire à leur tour, ça me donne une consistance. Jordane me fait signe de venir, elle était bien aguichante elle me dit cool tes cheveux avec un regard compatissant j’avais tenté de les lisser en deux minutes juste avant de partir mais ils doivent être dans un état à l’heure qu’il est. Elle me dit ouah ta robe après un slurp de dégustation de son Sprite elle me dit qu’elle aimerait tant que sa peau soit bronzée pour que le vert de ma robe ressorte de la même façon que moi elle a toujours les mots je lui dis et elle me dit que je lui en donne les possibilités elle est un peu comme Annie Verdier elle sait mettre les petites gens en valeur. La Belle et Blanchette ! , La Belle et Blanchette ! , La Belle et Blanchette ! criaient les gamins du coin en faisant une ronde autour de nous ma mère qui avait fini par arriver pour vendre ses timbres collector à son stand habituel rouspétait contre ces garnements à qui elle avait appris à compter à l’école primaire. « Tu sais pourquoi ils t’appellent comme ça ? » me demanda, ce soir-là, la doyenne du coin, elle n’attendit pas ma réponse et continua : « Lorsque j’étais au camp une femme très discrète et secrète avait été affectée à notre baraquement pourtant sa peau noire d’ébène ne la laissait pas inaperçue elle attirait regards, curiosités et aussi médisances. Certaines d’entre nous malgré la haine qu’on nous portait déjà ne pouvaient s’empêcher de la porter à leur tour contre cette noble femme, comme pour justifier une moindre existence encore capable de sentiments même les plus vils. On avait fini comme pour une blague, par l’appeler Blanchette ». Alors Jordane lorsque l’on nous disait ça, rebondissait en proférant : « BB… comme Brigitte Bardot ! », icône incontournable de sa mère La Grosse Nicole. Elle avait tapissé les murs de leur maison avec les photos de la muse de Saint-Tropez incitant toujours sa fille à y ressembler pour donner enfin une réussite à sa vie disait-elle, elle était assez exigeante La Grosse Nicole. Elle voyait d’un mauvais œil que sa fille traîne avec moi mais pour Jordane je n’étais pas si noire que ça j’ai un léger ton café au lait comme à l’heure du petit-déjeuner et elle avait pris l’habitude à ce moment-là de me faire un bisou laissant un bout de sa langue se frayer un chemin sur ma joue comme si elle finissait un goût qu’elle avait en bouche. J’ai longtemps repensé à ce que m’a dit la doyenne. Sur le chemin du retour, longeant les sentiers avec au loin les lumières de la fête du village, je vois à présent les voitures de police délimitant une zone interdite d’accès. Le corps de mon père, étendu. J’ai fini par en parler à maman du témoignage de la doyenne et je me suis dit que papa est peut-être mort dans ces camps comme une question rhétorique ; je savais que ce n’était pas vrai, je ne me suis jamais rappelé les raisons exactes de sa disparition. Laissant poindre un désespoir certain, elle me dit que non tu sais bien il a été fauché par une voiture, et puis c’était y a bien plus longtemps les camps où on concentrait les gens. Papa et maman s’étaient eux concentré sur le même sujet de CAPES en 1998. C’est là selon les traditionnels souvenirs de famille qu’ils se seraient rencontrés pour ensuite sceller leurs sentiments d’amour. Je me rappelle de ton père citant par cœur des passages de sa copie qu’il avait rendu à son examen. Il fut le major de sa promo. « Ils n’ont pas soutenu qu’un nègre fasse la classe à leurs enfants. » Ce que finit par me dire ma mère devant notre café bon marché à moitié froid, quelques années après. Son corps retrouvé une semaine après ce qu’il avait dû subir n’avait qu’un seul bras. Tu étais toute petite tu as vu son corps et t’as fait un oubli volontaire dans ta mémoire d’enfant encore trop pucelle à ces choses-là. On a arrêté de m’appeler Blanche-Nègre comme par culpabilité mal placée. La première chose que j’ai su articuler est « Je veux toujours relooker les gens pour qu’ils soient heureux. »

 


AFROPE(r)A met en voix des intimités, des ressentis, des univers de femmes afrodescendantes vivant dans un contexte occidental blanc. La question raciale est de ce fait envisagée par le prisme de l'Histoire qui l'a fait naître. Leurs rapports à leurs corps, à leurs féminités et la perception que les autres en ont, sont des thématiques abordées. Les voix intérieures de ces femmes ne sont jamais très loin du politique.

Marie-Julie Chalu est comédienne et joue dans « Phèdre/Salope » du 14 au 17 mars à La Loge.

AFROPE(r)A : Ode

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Ces femmes qui disent NON à Bongo

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